Un modèle en production ne se dégrade pas parce qu’il vieillit : il se dégrade parce que le monde bouge et que lui ne bouge plus. Et le symptôme est qu’il n’y a pas de symptôme — pas d’exception, pas d’alerte, juste des prédictions qui deviennent progressivement fausses.
La dérive des données (data drift) : la distribution des entrées change. Une nouvelle région, une application mobile qui remplace le site web, un capteur recalibré, une campagne marketing qui amène un autre public. Le modèle extrapole hors de son domaine d’apprentissage.
La dérive du concept (concept drift) : la relation entre les entrées et la cible change. Les mêmes entrées devraient maintenant produire une autre réponse. Un changement de comportement d’achat, une fraude qui s’adapte, une réglementation nouvelle. C’est la plus grave, parce qu’aucune vérification sur les entrées ne la détecte.
Le cas d’école à citer, parce qu’il montre que les deux se cumulent : les modèles de prévision de demande en mars 2020. Les entrées ont changé, et la relation entre elles et la demande a changé aussi.
Sur les entrées, immédiatement. C’est ce qu’on peut surveiller sans attendre :
Sur la performance, plus tard. C’est la seule mesure qui compte vraiment, et elle demande les étiquettes réelles — disponibles avec un délai de jours ou de mois. Sur un modèle de risque de crédit, la vérité arrive avec deux ans de retard, ce qui rend la surveillance des entrées indispensable en attendant.
Le point qui montre l’expérience : une alerte de dérive n’est pas une alerte de dégradation. Une variable peut se décaler franchement sans que la performance bouge, si le modèle ne s’appuie pas dessus. D’où le réflexe de pondérer la surveillance par l’importance des variables, et de ne déclencher une action que sur un faisceau de signaux.
Et la nuance qui vaut d’être posée en fin de réponse : la boucle de rétroaction est un cas particulier redoutable. Quand le modèle influence les données qui serviront à le réentraîner — un modèle antifraude qui bloque des transactions n’apprend plus jamais ce qui se serait passé, un moteur de recommandation ne voit que ce qu’il a lui-même proposé — la dérive vient du modèle lui-même. On y répond en réservant une petite part de trafic à une décision aléatoire ou neutre, pour continuer à observer le monde tel qu’il est.